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University of Toronto
http://www.archive.org/details/masoeurhenrietteOOrena
MA
SŒUR HENRIETTE
IL A ETE TIRE DE CETTE EDITION
Cent vingt-cinq exemplaires numérotes sur papier
des manufactures impériales du Japon,
Tous droits réservés.
ERNEST RENAN
MA
SŒUR HENRIETTE
AVEC ILLUSTRA T IONS
D "A P U E s
HENRI SC II K FIER ET ARY RENAN
Reproduites par l'héliogravure
Cl A L M A N N LEVY, E D I T E U R
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F. R \ K s r a i:\vn
ine peinture d'Henri Schefle? ifMfl
Cet opuscule est la réimpression textuelle de
la plaquette qu'Ernest Renan fit imprimer et
tirer à cent exemplaires, en septembre t862s
sous le titre suivant : Henriette Renais ; Souve-
nir pour ceux qui l'ont connue. On y relève,
dès les premières lignes, In phrase suivante :
u Ces pages ne sont pas faites pour le put du-
el ne lui senmt pas livrées. »
En (883, < In ns la préface de ses Souvenirs
d'Enfance et de Jeunesse, Ernesi Renan s'ex
primait ainsi :
« La personne <pii a eu la plus grande
influence sur ma vie, je veux dire ma sœur Hen
riette, n'occupe ici presque aucune place. En
a
1 i
septembre 1862, un an après la mort de cette
précieuse amie, j'écrivis, pour le petit nombre
des personnes qui l'avaient connue, un opuscule
consacré à son souvenir. Il n'a été tiré qu'à cent
exemplaires. Ma sœur était si modeste, elle
avait tant d'aversion pour le bruit du monde,
que j'aurais cru la voir, de son tombeau,
m'adressant des reproches, si j'avais livré ces
pages cai public. Quelquefois, j'ai eu l'idée de
les joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il
y aurait en cela une espèce de profanation.
L'opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie
par quelques personnes animées pour elle et
pour moi d'un sentiment bienveillant. Je ne dois
pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux
jugements rogues qui font partie du droit qu'on
acquiert sur un livre en l'achetant. Il m'a sem-
blé qu'en insérant ces pages sur ma sœur clans
un volume livré au commerce, je ferais aussi
mal que si j'exposais son portrait dans un hôtel
des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé
qu'après ma mort. Peut-être pourra-t-on y
joindre alors quelques lettres de mon amie, dont
je ferai moi-même par avance le choix. »
Enfin, dans un codicille à son testament, en
date du 'i novembre 1888, Ernest Renan auto-
risa la présente réimpression, en disant : « Ma
femme réglera le mode de publicité à donner à
mon petit volume de souvenirs sur ma sœur Hen-
riette. )) L'i présente réimpression fut, en effet,
préparée par madame Cornélie Renan. Le choix
des lettres d'Henriette Renan n'a pas été fait
par son frère. Ces lettres ne peuvent, vu leur
nombre, trouver place à la suite de cette publi-
cation, et donneront un jour lieu à une publica-
tion spéciale.
HENRIETTE li I \ \ v
iphif
/ i / :i il i i i :i i il / \ ii
MA
SŒUR HENRIETTE
La mémoire des hommes n'est qu'un
imperceptible trait du sillon cpie chacun
<le nous laisse au sein de L'infini. Elle n'esl
cependant pas chose vaine. La conscience de
l'humanité est la plus haute image réfléchie que
nous connaissions de la conscience totale de
L'univers. L'estime d'un seul homme est une
partie de la justice absolue. Aussi, quoique
les belles vies n'aient pas besoin d'un autre
souvenir que de celui de Dieu, on a toujours
2 MA SQEUIl HENRIETTE.
cherché à fixer leur image. Je serais d'autant
plus coupable de ne pas rendre ce devoir à
ma sœur Henriette que seul j'ai pu connaître
les trésors de cette âme élue. Sa timidité, sa
réserve, cette pensée chez elle arrêtée qu'une
femme doit vivre cachée, étendirent sur ses
rares qualités un voile que bien peu sou-
levèrent. Sa vie n'a été qu'une suite d'actes
de dévouement destinés à rester ignorés. Je
ne trahirai pas son secret; ces pages ne sont
pas faites pour le public, et ne lui seront pas
livrées. Mais ceux qui ont été du petit
nombre à qui elle se révéla me feraient un
reproche si je ne cherchais à mettre par ordre
ce qui peut compléter leurs souvenirs.
Ma sœur Henriette naquit à Tréguier le
22 juillet 1811. Sa mc fut de bonne heure
attristée et remplie d'austères devoirs. Elle
ne connut jamais d'autres joies que celles que
donnent la vertu et les affections du cœur.
Elle tenait de notre père une disposition mé-
lancolique, qui lui laissait peu de goût poul-
ies distractions vulgaires et lui inspirait même
une certaine disposition à fuir le monde et
ses plaisirs. Elle n'avait rien de la nature
4 MA SOEUR HENRIETTE.
vive, gaie, spirituelle que ma mère a con-
servée dans sa belle et forte vieillesse. Ses
sentiments religieux, d'abord renfermés dans
les formules du catholicisme, furent toujours
très profonds. Tréguier, la petite ville où
nous sommes nés, est une ancienne ville épi-
scopale, riche en poétiques impressions. Ce fut
une de ces grandes cités monastiques, à la
façon galloise et irlandaise, fondées par les
émigrés bretons du vie siècle. Elle eut pour
père un abbé Tuai ou Tugdual. Quand
Noménoé, au ixc siècle, voulant fonder une
nationalité bretonne, transforma en évêchés
tous ces grands monastères de la côte du Nord,
le Pabii-Taal, ou monastère de Saint-Tnal,
fut du nombre. Au xvip et au xvne siècle,
Tréguier devint un centre ecclésiastique assez
considérable et le rendez-vous d'une petite
noblesse locale. A la Révolution, l'évèché fut
supprimé; mais, après le rétablissement du
M » i Sl l \ \ v i \ I i: n i: i; \ i S i RENAN
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MA SOEUB HENRIETTE. 5
culte catholique, les vastes constructions que
la ville possédait en refirent un centre ecclé-
siastique, une ville de couvents et d'établis-
sements religieux. La vie bourgeoise s') est
peu développée. Les rues, sauf une ou deux,
son! de longues allées désertes, formées par
des liants murs de couvents, ou par d'an-
ciennes maisons canoniales, entourées de
jardins. Lu air général de distinction perce
partout, et donne à cette pauvre Aille morte
un charme que n'ont pas les villes de bour-
geoisie, plus vivantes et plus riches, qui se
sont développées dans le reste du pays.
La cathédrale surtout, très bel édifice du
\i\ siècle, avec se- nefs élevées, ses éton-
nantes hardiesses d'architecture, son joli clo-
cher, prodigieusement élancé, sa vieille tour ro-
mane, reste d'un édifice plus ancien, semblait
faite exprès pour nourrir de hautes pensées.
Le soir, on la laissait ouverte fori tard aux
6 MA SŒUR HENRIETTE,
prières des personnes pieuses; éclairé d'une
seule lampe, rempli de cette atmosphère
humide et tiède qu'entretiennent les vieux
édifices, l'énorme vaisseau vide était plein
d'infini et de terreurs. Les environs de la ville
sont riches en belles ou étranges légendes.
A un quart de lieue est la chapelle élevée près
du lieu de naissance du bon avocat saint Yves,
le saint des Bretons du dernier âge, devenu
dans la croyance populaire le défenseur des
faibles, le grand redresseur de torts; près de
là, sur un point fort élevé, la vieille église de
Saint-Michel, détruite par la foudre. On nous
y menait chaque année le jeudi saint. C'est
une croyance que ce jour-là toutes les cloches,
pendant le grand silence qui leur est imposé,
vont à Rome demander la bénédiction du
pape. Pour les voir passer, on montait sur le
tertre couvert de ruines ; on fermait les yeux
et on les voyait traverser l'air, doucement
M v S(*:l u ii i \ R i i: n E. 7
inclinées, laissant flotter mollemenl derrière
elles leur robe de dentelle, celle-là même
qu'elles portèrentle jour de leur baptême. I n
peu [)lu> loin. s'élève la petite chapelle des
Cinq-Plaies, dans une charmante vallée; de
l'autre côté de la rivière, près d'une ancienne
Fontaine sacrée, Notre-Dame-du-Tromeur,
pèlerinage très vénéré.
Une forte disposition pour la vie intérieure
lut chez ma sœur le résultat d'une enfance
passée dans ce milieu plein de poésie et de
douce tristesse. Quelques vieilles religieuses,
chassées de leur couvent par la Révolution et
devenues maîtresses d'école, lui apprirent à
lire et à réciter les psaumes en latin. Elle
apprit par cœur tout ce qu'on chante à l'église;
sa réflexion s'exerçant plus lard sur ces vieux
textes, qu'elle comparait au français et à
l'italien, l'avait amenée à savoir beaucoup de
latin, quoiqu'elle ne l'eût pas régulièrement
8 MA SOEUR HENRIETTE.
appris. Son éducation, néanmoins, serait
restée forcément très incomplète, sans une
heureuse fortune qui lui donna une institu-
trice supérieure à toutes celles que le pays
avait eues jusque-là. Les familles nobles de
Tréguier étaient revenues de l'émigration
complètement ruinées. Une demoiselle appar-
tenant à Tune de ces familles, dont l'éducation
s'était faite en Angleterre, se mit à donner
des leçons. C'était une personne distinguée
par le goût et les manières; elle laissa chez
ma sœur une trace profonde et un souvenir
qui ne s'effaça point.
Les malheurs dont elle fut de bonne heure
entourée augmentèrent cette tendance à la
concentration qui était innée chez elle. Notre
grand-père, par le côté paternel, appartenait
à une sorte de clan de marins et de paysans
qui peuple tout le pays de Goëlo. Il fit une
petite fortune avec sa barque et vint s'établir
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MA SCEUB HENRIETTE. 9
à Tréguier. Notre père servit sur les flottes de
la République. Après les désastres maritimes
du temps, il commanda des navires pour son
compte, et se laissa peu à peu entraîner à un
commerce considérable. Ce fut une grande
faute. Complètement inhabile aux affaires,
simple et incapable de calcul, sans cesse arrêté
par cette timidité qui fait du marin un véri-
table enfant dans la pratique de la vie, il vit
la petite fortune qu'il tenait de sa famille se
fondre peu à peu dans un gouffre qu'il ne
mesurait pas. Les événements de i8l5 ame-
nèrent (\v> criso commerciales qui lui furent
fatales. Sa nature sentimentale et faible ne
tenait pas contre ces épreuves; il retirait peu
à peu son enjeu de la vie. Ma sœur assista
heure par heure aux ravages que l'inquiétude
el le malheur exerçaient sur cette aine douce
et bonne, éirarée dans un genre d'occupations
qui n'était pas le sien. Elle acquit dan
10 "VIA SOEUR HENRIETTE.
rudes expériences mie précoce maturité. Des
l'âge de douze ans, c'était une personne sé-
rieuse, fatiguée de soucis, obsédée de pensées
graves et de sombres pressentiments.
Au retour d'un de ses longs voyages dans
nos mers froides et tristes, mon père eut un
dernier rayon de joie : je naquis en fé-
vrier 1823. La venue de ce petit frère fut pour
ma sœur une grande consolation. Elle s'atta-
cha à moi de toute la force d'un cœur timide
et tendre, qui a besoin d'aimer. Je me rappelle
encore les petites tyrannies que j'exerçais sur
elle, et contre lesquelles elle ne se révolta
jamais. Quand elle sortait parée pour aller
aux réunions des jeunes demoiselles de son
âge, je m'attachais à sa robe, je la suppliais
de revenir; alors elle rentrait, tirait ses habits
de fête et restait avec moi. Un jour, par plai-
santerie, elle me menaça, si je n'étais point
sage, de mourir; et elle fit la morte, en effet,
If A SOEUB DES un: i ri:. ir
sur un fauteuil. L'horreur que me causa
l'immobilité feinte de mon amie est peut-être
l'impression la plus forte que j'aie éprouvée,
le sort n'ayant pas voulu que j'aie assisté à
son dernier soupir. Hors de moi. je m'élan-
çai et lui fis au bras une terrible morsure.
Elle poussa un cri (pie j'entends encore. Aux
reproches que l'on m'adressait, je ne sa\ni> ré-
pondre qu'une seule chose : « Pourquoi donc
étais-tu morte? Est-ce que tu mourras encore?»
En juillet 1828, les malheurs de notre père
aboutirent à une affreuse catastrophe. In
jour, son navire venant de Saint-Malo rentra
au port de Tréguier sans lui. Les hommes de
l'équipage, interrogés, déclarèrent que depuis
plusieurs jours ils ne l'avaient plus revu. In
mois entier ma mère le chercha avec d'inex-
primables angoisses ; enlin elle apprit qu'un
cadavre avait été trouvé sur la côte d'Erqui,
village situé entre Saint-lhieuc et le cap Kré-
12 MA SŒUR HENRIETTE.
bel. Il fut constaté que c'était celui de notre
père. Quelle fut la cause de sa mort? Fut-il
surpris par un de ces accidents si communs
dans la vie de l'homme de mer? S'oublia-t-il
dans un de ces longs rêves d'infini qui, chez
les races bretonnes, confinent au sommeil sans
fin? Crut-il avoir mérité le repos? Trouvant
qu'il avait assez lutté, s'assit-il sur le rocher
en disant : « Celle-ci sera la pierre de mon
repos pour l'éternité ; ici je reposerai, car je
l'ai choisie? » Nous ne le savons pas. On le
déposa dans le sable, où deux fois par jour
les flots viennent le visiter; je n'ai pas encore
pu élever là une pierre pour dire au passant
ce que je lui dois. La douleur de ma sœur fut
profonde. Elle tenait sa nature de notre père;
elle l'aimait tendrement. Chaque fois qu'elle
en parlait, c'était avec larmes. Elle était per-
suadée que son àme si éprouvée fut toujours
juste et pure aux yeux de Dieu.
FLECHI Kl l. \ CATHÉDRALE DE I I, l (. I l l H
m l i i :i i ;il Kl 3JAfl(J?fHTA3 / .1 lu l n
II
A partir de ce moment, notre étal fui la
pauvreté. Mon frère, qui avait dix-neuf ans,
partit pour Paris et commença dès lois cette
vie de travail et de constante application qui
ne devait pas avoir toute sa récompense. Nous
quittâmes Tréguier, dont le séjour avait pour
nous trop de tristesse, el oous allâmes habiter
Lannion, où ma mère avait sa famille. Ma
sœur avait dix-sept ans. Sa foi était toujours
vive, et plus d'une fois la pensée d'embrasseï
lk MA SŒUR HENRIETTE.
la vie religieuse avait fortement préoccupé son
esprit. Le soir, en hiver, elle m'amenait à
l'église sous son manteau; c'était pour moi
une grande joie de fouler la neige ainsi abrité
de toutes parts. Sans moi, elle eût sans con-
tredit adopté un état cpii, vu son instruc-
tion, ses dispositions pieuses, son manque de
fortune et les coutumes du pays, semblait
pour elle tout à fait indiqué. C'était surtout
vers le couvent de Sainte-Anne, à Lannion,
ioignant le soin des malades à l'éducation des
.1 D
demoiselles, que se tournaient ses désirs.
Hélas ! peut-être, si elle eût suivi cette pensée,
eût-elle mieux travaillé pour son repos ! Mais
elle était trop bonne fdle et trop tendre sœur
pour préférer son repos à ses devoirs, même
quand des préjugés religieux qu'elle parta-
geait encore devaient la rassurer. Dès lors,
elle s'envisageait comme chargée de mon ave-
nir. Un jour, trouvant mes mouvements cm-
MA SOEUR HENRIETTE. l5
barrasses, clic vit que je cherchais timidement
à dissimuler le défaut d'un vêtement usé. Elle
pleura: la vue de ce pauvre enfant destine'' à
la misère, avec d'autres instincts, lui -erra le
cœur. Elle résolut d'accepter le combat de la
vie, et -imposa la tâche de combler à elle
seule l'abîme que la mauvaise fortune de notre
père avait creusé devant nous.
Le travail manuel d'une jeune bile était
pour cela tout à lait insuffisant. La carrière
qu'elle embrassa fut la plus amère de toutes.
Il fut résolu que nous retournerion> à Tré-
guier et qu'elley exercerait les fonction> d'in-
stitutrice. De toutes les conditions qu'une per-
sonne bien élevée et -.m- fortune peut choisir,
l'éducation des femmes dans une petite ville
de province est sans contredit celle qui de-
mande le plus de courage. On était aux pre-
miers temps qui suivirent la révolution de
i83o. Ce lut pour ce- provinces écartées un
iG MA SOEUR HENRIETTE.
moment do crise fâcheuse. La noblesse, sous
la Restauration, voyant son privilège incon-
testé, avait pris franchement part au mouve-
ment du monde. Maintenant, se croyant hu-
miliée, elle se vengeait en se retirant dans un
cercle étroit et en appauvrissant le dévelop-
pement général de la société. Toutes les fa-
milles légitimistes affectaient de ne confier
leurs enfants qu'à des communautés reli-
gieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre
la mode et faire comme les gens de qualité,
adoptèrent bientôt le même usage. Incapable
de descendre à ces moyens d'habileté vulgaire
sans lesquels il est presque impossible que les
maisons d'éducation privée réussissent, ma
sœur, avec sa rare distinction, son profond
sérieux, son instruction solide, voyait sa
pauvre petite école abandonnée. Sa modestie,
sa réserve, le ton exquis qu'elle portait en
toute chose, étaient ici des raisons d'insuccès.
M A S CE l R HE N R I E TTK. 17
Aux prises avec des susceptibilités mesquines,
obligée de compter avec les plus sottes pi ('ten-
tions, cette noble et grande âme s'usait, dans
une lutte sans issue contre une société abaissée,
à laquelle la Révolution avait enlevé les meil-
leurs éléments qu'elle possédait autrefois, sans
lui porter encore aucun de >e> bienfaits.
Quelques personnes supérieures aux peti-
tesses du pays savaient l'apprécier. Un lion une
fort intelligent et dégagé des préjugés qui
régnent sans contrepoids dans les villes de
province, depuis que l'aristocratie a disparu
ou s'est par réaction faussée et abêtie, conçu!
pour elle un sentiment 1res élevé. Ma sœur,
malgré une marque de naissance à laquelle il
fallait quelque temps pour s'habituer, avait,
à cet âge, un charme extrême. Les personnes
qui ne l'ont connue que tard et fatiguée par
un climat rigoureux, ne peuvenl se figurer ce
que -e- traits avaient alors de délicatesse et de
3
18 MA SOEUB HENRIETTE.
langueur. Ses yeux étaient d'une rare douceur ,
D J
sa main était la plus fine et la plus ravissante
qui se pût voir. Des propositions furent faites ;
des conditions discrètement indiquées. Ces con-
ditions auraient eu pour effet de la détacher en
quelque sorte des siens, pour lesquels on sup-
posait qu'elle avait assez travaillé. Elle refusa,
quoique la netteté et la justesse de son esprit
lui inspirassent un vrai penchant pour des
qualités toutes semblables qu'elle rencontrait.
Elle préféra la pauvreté à la richesse non
partagée avec sa famille. Sa situation cepen-
dant devenait de plus en plus pénible. Les
salaires qui lui eussent été dus étaient si ir-
régulièrement payés que par moments nous
regrettions d'avoir quitté Lannion, où nous
avions trouvé plus de dévouement et de sym-
pathie.
Elle résolut alors de boire le calice jusqu'à
la lie (i83j). Une amie de notre famille, qui
MA SOCUB HENRIETTE. Itj
lit ncis cette époque le voyage de Paris, lui
parla d'une place de sous-maitresse dans une
petite institution de demoiselles. La pauvre
fille accepta. Elle partit à vingt-quatre ans,
sans protection, sans conseils, pour un monde
qu'elle ignorait et qui lui réservai! un appren-
tissage cruel.
Ses débuts à Paris furent horribles. Ce
monde de froideur, de sécheresse et de char-
latanisme, ce désert où elle ne comptait pas
une personne amie, la désespéra. Le profond
attachement que nous autres Bretons portons
au sol, aux habitudes, à la vie de famille, se
réveilla avec une déchirante vivacité. Perdue
dans un océan où sa modestie la faisait mé-
connaître, empêchée par sa réserve extrême
de contracter ces bonnes liaisons qui conso-
lent et soutiennent quand elles ne servent pas,
elle tomba dans une Dostalgie profonde qui
compromit sa >;mté. Ce qu'il y a de cruel
20 MA SCEUR HENRIETTE.
pour ie Breton dans ce premier moment de
transplantation, c'est qu'il se croit abandonné
de Dieu comme des hommes. Le ciel se voile
pour lui. Sa douce foi dans la moralité géné-
rale du monde, son tranquille optimisme est
ébranlé. Il se croit jeté du paradis dans un
enfer de glaciale indifférence; la voix du bien
et du beau lui paraît devenue sans timbre ; il
s'écrie volontiers : « Comment chanter le
cantique du Seigneur sur la terre étran-
gère! » Pour comble de malheur, les pre-
mières maisons où le sort la conduisit n'étaient
pas dignes d'elle. Qu'on se figure une tendre
jeune fille, n'ayant jamais quitté sa pieuse
petite ville, sa mère, ses amies, jetée tout à
coup dans un de ces pensionnats frivoles où
ses idées sérieuses sont à chaque moment
blessées, où elle ne trouve chez les directrices
que légèreté, insouciance, sordide intérêt.
Elle avait gardé de cette première expérience
M 1 S CEI i; BEN Kl ETTE. ui
des jugements fort sévères contre les maisons
d'éducation de femmes à Paris. \ incl fois
elle fut sur le point de repartir: il fallut son
invincible courage pour rester.
Peu à peu, cependant, elle fut appréciée.
La direction de- études d'une maison d'édu-
cation, cette fois très honnête, lui fui confiée;
mais les obstacles qu'elle trouva pour la réali-
sation de ses vues dans le- petitesses insépa-
rables d'établissements privés, presque tou-
jours soutenus par leurs propriétaires eu vue
de gains chétifs, l'empêchèrent de jamais
prendre beaucoup de goûl à ce genre d'ensei
gnement. Elle travaillait seize heures par jour.
Toutes les épreuves publiques imposées par
les règlements, elle les subit. Ce travail n'eut
pas sur elle l'effet qu'il aurait eu sur une
nature médiocre. Au lieu de l'éteindre, il la
fortifia, et amena chez elle un grand dévelop-
pement d'idées. Son instruction, déjà très
S9 MA SOEUR HENRIETTE.
étendue, devint exceptionnelle. Elle étudia
les travaux de l'école historique moderne, et
il me suffit plus tard de quelques mots pour
lui donner le sens de la plus fine critique. Du
même coup ses idées religieuses se modifiè-
rent. Elle vit par l'histoire l'insuffisance de
tout dogme particulier; mais le fond religieux
qui était en elle par le don de la nature et
par le fait de l'éducation première était trop
solide pour être ébranlé. Tout ce développe-
ment, qui eût pu être dangereux chez une
autre femme, fut ici sans venin; car elle le
garda pour elle seule. La culture de l'esprit
avait à ses yeux une valeur intrinsèque et
absolue ; elle ne songea jamais à en tirer une
satisfaction de vanité.
Ce fut en i838 qu'elle me fit venir à Paris.
Elevé à Tréguier, par d'excellents prêtres qui
y dirigeaient une sorte de petit séminaire,
j'annonçai de très bonne heure des clisposi-
ma S0EI R ii i \ i; i i i ri-:. a3
lions pour l'étal ecclésiastique. Les succès de
collège que j'obtenais enchantaient ma sœur
(|ui en fit part à un homme bon et distingué,
médecin de la maison d'éducation où elle
était, et catholique très zélé, le docteur
Descurèt, l'auteur delà Médecine des passions.
M. Descurèt parla à M. Dupanloup, qui
alors dirigeait d'une façon si brillante le petit
séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de
l'acquisition possible d'un bon élève, et revint
annoncer à ma sœur qu'une bourse au petit
séminaire m'était offerte. J'avais quinze ans
et demi. Ma sœur, dont les croyances catho-
liques commençaient à s'ébranler, voyait déjà
avec quelque regret la direction toute cléricale
de mon éducation. Mais elle savait le respect
que mérite la foi d'un enfant. Jamais elle ne
me dit un mot pour me détourner d'une ligne
que je suivais en toute spontanéité. Elle venait
me voir chaque semaine; elle portail encore
24 MA SOEUR HENRIETTE.
le simple chàle de laine verte qui en Bretagne
avait abrité sa fière pauvreté. C'était la même
jeune fille aimante et douce, mais avec un
degré de fermeté et de raison que les épreuves
de la vie et de fortes études y avaient ajouté.
La carrière de l'éducation est si ingrate
pour les femmes, qu'au bout de cinq années
passées à Paris, après plusieurs maladies con-
tractées par l'excès du travail, ma sœur était
loin encore de suffire aux charges qu'elle
s'était imposées, il est vrai qu'elle les avait
conçues d'une façon qui eût découragé toute
autre qu'elle. Notre père avait laissé un passif
qui dépassait de beaucoup la valeur de notre
maison paternelle, la seule propriété qui nous
restât. Mais notre mère était si aimée et toutes
les affaires se traitaient encore en ce bon pays
d'une manière si patriarcale qu'aucun créan-
cier ne songea à presser une solution. 11 fut
lierait la maison,
MA SOEUR HENRIETTE. a5
payerait ce qu'elle pourrait et quand elle
pourrait. Ma sœur ne voulait entendre parler
de repos que quand tout ce lourd passé serait
liquidé. C'est ainsi qu'elle fut amenée à
écouter des propositions qui lui furent faites
en i84o pour une éducation particulière en
Pologne. Il s'agissait de s'expatrier pour des
années et d'accepter la plus rude des sujétions.
Mais elle avait fait un bien plus grand effort
quand elle quitta la Bretagne pour se lancer
dans le vaste monde. Elle partit en jan-
vier l84lj traversa la Foret-Noire et toute
l'Allemagne du Sud couverte de neige, rejoi-
gnit à \ ienne la famille à laquelle elle s'était
attachée, puis, franchissant les Carpathes,
arriva au château de Clemensow, sur les
bords du Bug, triste demeure où elle devait,
durant dix années, apprendre combien l'exil
est amer, même quand on a pour le soutenir
un mot il élevé.
20 MA SŒUR HENRIETTE.
Cette fois, du moins, le sort lui réserva une
compensation pour tant d'autres injustices,
en la plaçant dans une famille que je puis
bien désigner, puisque à son illustration histo-
rique elle vient d'ajouter une gloire contem-
poraine qui met son nom sur toutes les bou-
ches ; ce fut la famille du comte André
Zamoyski. L'amour avec lequel elle embrassa
ses fonctions, l'affection qu'elle conçut pour
ses trois élèves, le bonheur de voir ses efforts
fructifier, en particulier dans celle qui, par
son âge, fut appelée à recevoir le plus long-
temps ses leçons, madame la princesse Cécile
Lubomirska, la rare estime qu'elle obtint de
toute cette noble famille, qui, après son
retour en France, ne cessa point de recourir à
ses lumières et à ses conseils, l'affinité qu'il y
avait, par le sérieux et la droiture, entre son
caractère et celui de la maison où elle vivait,
lui firent oublier les tristesses inséparables de
M v s<*;r u il i \ i; i i r te. 27
ces sortes de positions et les rigueurs d'un
climat très contraire à son tempérament. Elle
s'attacha à la Pologne et conçut en parti-
culier beaucoup d'estime pour le paysan
polonais, en qui elle voyait une créature
bonne, pleine de haut- instincts religieux,
rappelanl le paysan breton, mais avec moins
d'énergie.
Les voyages qu'elle fit en Allemagne et en
Italie achevèrent de mûrir ses idées. Elle
résida à plusieurs reprises à Varsovie, à
Vienne, à Dresde. Venise et Florence lui cau-
sèrent un vrai enchantement. Mais ce fut
Home surtout qui l'attacha. Cette ville, si
profondément inspiratrice l'amena à conce
voir avec beaucoup de sérénité la séparation
que tout esprit philosophique est obligé de
faire entre le fond de la religion et ses formes
particulières. Elle aimait à l'appeler, avec
lord IU ion, chère cité de l'âme; comme tous
28 MA SOEUR HENRIETTE.
les étrangers qui y ont résidé, elle était même
devenue indulgente pour ce que l'établisse-
ment moderne de la papauté entraîne de
détails niais et puérils.
III
En iS.^ô. je quittai le séminaire Saint-
Sulpice. Grâce à l'esprit sérieux et libéral qui
préside à la direction de cet établissement,
j'avais poussé très loin mes études philologi-
ques; mes opinion- religieuses s'en trouvèrent
fort ébranlées. Henriette fui encore ici mon
appui. Elle m'avait devancé dans la voie; ses
croyances catholiques avaient complètement
disparu; mais elle s'était toujours gardée
d'exercer sur moi aucune influence à ce sujet.
3o MA SOEUIl HENRIETTE.
Quand je lui fis part des doutes qui me tour-
mentaient et qui me faisaient un devoir de
quitter une carrière où la foi absolue est re-
quise, elle fut ravie, et m'offrit de me faciliter
ce difficile passage. J'entrais clans la vie à près
de vingt-trois ans, vieux de pensée, mais aussi
novice, aussi ignorant du monde qu'il est pos-
sible de l'être. A la lettre, je ne connaissais
personne; l'avance la plus simple que possède
un jeune liomme de quinze ans me manquait.
Je n'étais même pas bacbelier es lettres. Il fut
convenu que je clierclierais dans les pensions
de Paris une occupation qui me mit au pair,
comme l'on dit, c'est-à-dire me donnât la
table et le logement, en me laissant beaucoup
de temps pour le travail. Douze cents francs
qu'elle me remit devaient me permettre d'at-
tendre et suppléer à ce qu'une telle position
pouvait d'abord avoir d'insuffisant. Ces douze
cents francs ont été la pierre angulaire de ma
MA SOBUB HENRIETTE. -5i
vie. Je ne les ai jamais épuisés; mais ils me
donnèrent la tranquillité d'esprit nécessaire
pour penser à mon aise et nie dispensèrent
de me surcharger d'une besogne qui m'eut
étouffé. Ses lettres exquises furent, à ce mo-
ment décisif de ma vie, ma consolation et mon
soutien.
Pendant que je luttais contre des difficultés
aggravées par ma totale inexpérience du
monde, sa santé souffrait de rudes atteintes
par suite de la rigueur dv^ hivers en Pologne.
{ ne affection chronique du larynx se déve-
loppa et prit, en i85o, assez de gravité peur
que son retour fût jugé nécessaire. Sa tâche,
d'ailleurs, était accomplie; les dettes de notre
père étaient complètement éteintes, l«i- [)<'tii<^
propriétés qu'il nous avait laissées se trou-
vaient, dégagées de toute charge, entre les
mains de notre mère; mon frère axait con
(jiiis par son travail une position qui promet
3^ MA SOEUR HENRIETTE.
tait de devenir la richesse. La pensée nous
vint de nous réunir. En septembre i85o, j'al-
lai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d'exil
l'avaient toute transformée. Les rides de la
vieillesse s'étaient prématurément imprimées
sur son front ; du charme qu'elle avait encore
quand elle me dit adieu dans le parloir du
séminaire Saint-Nicolas, il ne lui restait que
l'expression délicieuse de son ineffable bonté.
Alors commencèrent pour nous ces douces
années dont le souvenir m'arrache des larmes.
Nous prîmes un petit appartement au fond
d'un jardin, près du Val-de-Gràce. Notre so-
litude y fut absolue. Elle n'avait pas de rela-
tions et ne chercha guère à en former. Nos
fenêtres donnaient sur le jardin des Carmé-
lites de la rue d'Enfer. La vie de ces recluses,
pendant les longues heures que je passais à la
Bibliothèque, réglait en quelque sorte la sienne
et faisait son unique distraction. Son respect
M V SŒUR HENRIETTE. 33
pour mon travail était extrême. Je l'ai vue, le
soir, durant des heures à côté de moi, respirant
à peine pour ne pas m'interrompre: elle vou-
lait cependant me voir, et toujours la porte
qui séparait nos deux chambres était ouverte.
Son amour était arrivé à quelque chose de si
discret et de si mûr que la communion secrète
de nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante
de cœur, si jalouse, se contentait de quelques
minutes par jour pourvu qu'elle fût assurée
d'être seule aimée. Grâce à sa rigoureuse éco-
nomie, elle me fit. avec des ressources singu-
lièrement limitées, une maison où rien ne
manqua jamais, et qui même avait son charme
austère. Nos pensées étaient si parfaitement à
l'unisson que nous avions à peine besoin de
nous les communiquer. Nos vues générales sur
Le monde et sur Dieu étaient identiques. Il
n'\ avait nuance si délicate dans les théories
que je mûrissais à cette époque qu'elle ne coin-
3/, MA SOEUIl HENRIETTE.
prit. Sur beaucoup de points d'histoire mo-
derne, qu'elle avait étudiés aux sources, elle
me devançait. Le plan général de ma carrière,
le dessein de sincérité inflexible que je formais
était si bien le produit combiné de nos deux
consciences que, si j'eusse été tenté d'y man-
quer, elle se fût trouvée près de moi, comme
une autre partie de moi-même, pour me rap-
peler mon devoir.
Sa part dans la direction de mes idées fut
ainsi très étendue. Elle était pour moi un secré-
taire incomparable ; elle copiait tous mes tra-
vaux et les pénétrait si profondément que je
pouvais me reposer sur elle comme sur un
index vivant de ma propre pensée. Je lui dois
infiniment pour le style. Elle lisait en épreuves
tout ce que j'écrivais, et sa précieuse censure
allait chercher avec une délicatesse infinie des
négligences dont je ne m'étais pas aperçu jus-
que-là. Elle s'était fait une excellente manière
M v S CEI I; HE \ RIETTE. 35
d'écrire, toute prise aux sources anciennes, et
si pure, si rigoureuse, que je ne crois pas que
depuis Porl-Koyal on se soit proposé un idéal
de diction d'une plus parfaite justesse. Cela la
rendait tort sévère; elle admettait très peu des
écrivains de nos jours, et quand elle vit les
essais que j'avais composés avant notre réunion
et ([ni n'avaient pu arriver jusqu'à elle en Po-
logne, ils ne lui plurent qu'à demi. Elle en
partageait la tendance, et en tout cas elle pen-
sait (pic dans cet ordre de pensées intimes,
exprimées avec mesure, chacun doit donner
ce qui est en lui avec une entière liberté. Mais
la forme lui paraissait abrupte et négligée;
elle 3 trouvait dv> traits excessifs, do Ions durs,
une manière trop peu respectueuse de traiter
la langue. Elle me convainquit qu'on peut
tout dire dans le st\le simple et correct i\r<
bons auteurs, cl que les expressions nouvelles,
les images \ Iolentes \ Iennent toujoiusou d'une
36 MA SOEUR HENRIETTE.
prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos
richesses réelles. Aussi, de ma réunion avec
elle date un changement profond dans ma
manière d'écrire. Je m'habituai à composer
en comptant d'avance sur ses remarques, ha-
sardant bien des traits pour voir quel effet ils
produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier
si elle me le demandait. Ce procédé d'esprit
est devenu pour moi, depuis qu'elle n'est plus,
le cruel sentiment de l'amputé, agissant sans
cesse en vue du membre qu'il a perdu. Elle
était un organe de ma vie intellectuelle, et
c'est vraiment une portion de mon être qui
est entrée avec elle au tombeau.
Dans toutes les choses morales nous étions
arrivés à voir avec les mêmes yeux et à sentir
avec le même cœur. Elle était si bien au cou-
rant de mon ordre de pensée qu'elle devan-
çait presque toujours ce que j'allais dire,
l'idée éclosant chez elle et chez moi au même
ma s(*:i it il r. \ i{ 1 1: i i k.
instant. Mais, en un sens, «'lie me surpassait de
beaucoup. Dans les choses de l'àme je cher-
chais encore matière à des lutte- attachantes
ou à des études d'art ; pour elle, rien ne ter-
nissait la pureté de sa communion intime avec
le bien. Sa religion du vrai ne souffrait pas la
moindre note discordante. Un trait qui la
blessa dans mes écrits fut un sentiment d'iro-
nie qui m'obsédait et que je mêlais aux meil-
leures choses. Je n'avais jamais souffert, et je
trouvais dans le sourire discret, provoqué par
la faiblesse ou la vanité de l'homme, une cer-
taine philosophie. Cette habitude la blessait,
et je la lui sacrifiai peu à peu. Maintenant je
reconnais combien elle avait raison. Les bons
doivent être simplement bons: toute pointe
de moquerie implique un peste de vanité et
de défi personnel qu'on finit par trouver de
mauvais goût.
Sa religion était arrivée au dernier d< \
38 MA SOEUR HENRIETTE.
d'épuration. Elle rejetait absolument le sur-
naturel; mais elle gardait au christianisme un
haut attachement. Ce n'était pas précisément
le protestantisme, même le plus large, qui lui
plaisait. Elle conservait un charmant souve-
nir du catholicisme, de ses chants, de ses
psaumes, des pratiques pieuses dont elle avait
été bercée en son enfance. C'était une sainte,
moins la foi précise au symbole et les étroites
observances. Un mois environ avant sa mort,
nous eûmes avec l'excellent docteur Gaillar-
dot une conversation religieuse sur la terrasse
de notre maison de Ghazir. Elle me retenait
sur la pente des formules d'un Dieu incon-
scient et d'une immortalité purement idéale,
où je me laissai entraîner. Sans être déiste à
la façon vulgaire, elle ne voulait pas qu'on
réduisit la religion à une pure abstraction.
Dans la pratique, au moins, tout pour elle
devenait clair : « Oui, nous dit-elle, à ma
MA SOEUR HENRIETTE. 5g
dernière heure, j'aurai la consolation de me
dire que j'ai fait le plus de bien possible: s'il
\ a quelque chose qui ne soit point vanité,
c'est cela. »
l m sentiment exquis de la nature était la
source de ses plus fines jouissances. Lue belle
journée, un rayon de soleil, une Heur suffi-
saient pour l'enchanter. Elle comprenait très
bien l'ait délicat des Grandes écoles idéalistes
de l'Italie; mais elle ne pouvait se plaire à
l'art brutal ou violent qui se propose autre
chose (pie la beauté. Une circonstance parti-
culière lui donna une rare connaissance de
l'histoire de l'art du moyen àî,re. Elle rassembla
pour moi toutes les notes du discours sur
l'état des beaux-arts au \i\ siècle, qui fera
partie du tome \\i\ de {'Histoire littéraire <lr
la France, Pour cela, elle dépouilla avec une
patience et une exactitude admirables les
grandes collections archéologiques publiées
/|D MA SŒUR HENRIETTE.
depuis un demi-siècle, recueillant tout ce
qui se rapportait à notre objet. Ses vues,
qu'elle consignait en même temps, étaient
d'une rare justesse, et je n'ai eu presque tou-
jours qu'à les adopter. Nous fîmes ensemble,
pour compléter nos recherches, un voyage
dans le pays où s'est formé l'art gothique,
dans le Vexin, le Valois, le Beauvoisis, la ré-
gion de Noyon, de Laon, de Reims. Elle dé-
ployait dans ces recherches, qui l'intéres-
saient, une surprenante activité. Son idéal
était une vie laborieuse, obscure, entourée
d'affections. Elle répétait souvent le mot de
Thomas A Rempis : in angello, cum libello.
Elle coula dans ces tranquilles occupations
de bien douces heures. Sa pensée alors était
pleinement rassérénée, et son cœur, d'or-
dinaire inquiet, entrait dans un plein repos.
Sa capacité de travail était prodigieuse. Je
l'ai vue, durant des journées entières, ne pas
M A S OE L" II II i: N II I E T T F. . 'i i
quitter la tâche qu'elle s'était imposée. Elle
prenait part à la rédaction de journaux d'édu-
cation, surtout à celui que dirigeait son amie,
mademoiselle Ulliac-Trémadeure. Elle ne si-
gnait jamais de son nom et il était impossible
qu'avec sa grande modestie elle arrivât en un
tel genre à conquérir autre chose que L'estime
d'un petit nombre. Le goût détestable qui
préside en France à la composition des
ouvrages destinés à l'éducation des femmes
ne lui laissait d'ailleurs espérer ni grandes
satisfactions, ni grands succès. C'était surtout
pour obliger son amie, vieille et infirme,
qu'elle faisait ces travaux. Les écrits où on la
trouvait tout entière étaient ses lettres. Elle
les écrivait dans la perfection. Ses notes de
voyage étaient excellentes aussi. Je m'étais
lié à elle pour raconter la partie non scienti-
fique de notre voyage d'Orient; hélas! toute
la conscience de ce côté de mon entreprise,
6
l\-i MA SOELU HENRIETTE.
qucj'avais déposée en elle, a péri avec elle. Ce
que j'ai trouvé à ce sujet dans ses papiers est
très bon. Nous espérons pouvoir le publier
en le complétant par ses lettres. Nous pu-
blierons ensuite un récit qu'elle écrivit des
grandes expéditions maritimes du xve et du
xvie siècle. Elle avait fait pour ce travail des
recherches très étendues, et elle y avait porté
une critique bien rare dans les ouvrages desti-
nés aux enfants. Elle ne faisait rien à demie;
ta droiture de son jugement se montrait en
tout par un goût exquis du solide et du vrai.
Elle n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit,
si l'on comprend par ce mot quelque chose de
narquois et de léger, à la manière française.
Jamais elle ne s'est moquée de personne. La
malignité lui était odieuse; elle y voyait
quelque chose de cruel. Je me rappelle qu'à
un pardon de Basse-Bretagne, où l'on allait en
bateau, notre barque était précédée d'une
II A SOEUR BENRIETTB. }3
autre où se trouvaient des dames pauvres
qui, avant voulu se faire belles pour la
fête, étaient tombées dans des arrangements
de toilette ebétifs et de mauvais goût. Les
personnes avec qui nous étions en riaient,
et les pauvres dames s'en apercevaient. Je
la vis fondre en larmes : accueillir par le
persiflage de bonnes personnes qui oubliaient
un instant leurs malheurs pour s'épanouir et
qui, peut-être, se mettaient clans la gène par
déférence pour le public, lui sembla une bar-
barie. A ses yeux, l'être ridicule était à plain-
dre: dès lors elle l'aimait et elle était pour
lui contre le railleur.
De là sa froideur pour le monde et sa pau-
vreté dans les conversations ordinaires, |
que toutes tissues de malices et de frivolités.
Elle avait vieilli avant le temps, et elle avait
l'habitude d'exagérer encore son âge par son
costume et ses manières. Il n avait die/, elle
h\ MA SŒUR HENRIETTE.
une sorte de religion du malheur ; elle accueil-
lait, cultivait presque chaque motif de pleurer.
La tristesse devenait pour elle un sentiment
long et facilement doux. En général, les per-
sonnes bourgeoises ne la comprenaient pas et
lui trouvaient quelque chose de raide et d'em-
barrassé. Rien de ce qui n'était pas complète-
ment bon ne pouvait lui plaire. Tout était
chez elle vrai et profond; elle ne savait pas se
profaner. Les gens du peuple, les paysans, au
contraire, la trouvaient d'une exquise bouté,
et les personnes qui savaient la toucher par
ses grands côtés arrivaient bien vite à voir la
profondeur de sa nature et sa haute distinc-
tion.
Parfois elle avait de charmants retours de
femme; elle redevenait jeune fdle; elle se rat-
tachait à la vie presque en souriant, et l'écran
qui était entre le monde et elle semblait
s'abaisser. Ces moments fugitifs de délicieuses
M V SOEUR il EN Kl BTTE. 15
faiblesses, lueurs passagères d'une aurore
évanouie, étaient chez elle pleins « I « - mélanco-
lique douceur. En cela elle était supérieure
aux personnes qui professent dans sa morne
abstraction le détachement prêché par les
mystiques. Elle aimait la vie; elle y avait du
goût; elle pouvait sourire à une parure, à un
souci de femme, comme on sourit à une fleur.
Elle n'avait pas dit à la nature cet abrenuntio
frénétique de l'ascétisme chrétien. La vertu
pour elle n'était pas une tension austère, un
effort voulu; c'était l'instinct naturel d'une
belle âme allant au bien par un effort spon-
tané, servant Dieu sans crainte ni tremble-
ment.
\insi nous vécûmes durant six années d'une
vie très élevée et très pure. Ma position était
toujours extrêmement modeste: mais c'étail
elle-même qui le voulait. Elle ne m'eût pas
permis, quand même j"\ eusse pensé, de sa-
66 MA SOEUR HENRIETTE.
crifier à mon avancement la moindre partie
de mon indépendance. Les malheurs qui frap-
pèrent inopinément notre frère et entraînè-
rent la perte de toutes nos économies ne
l' ébranlèrent pas. Elle eût repris le chemin
de l'étranger, si cela eût été nécessaire au
développement régulier de ma vie. Mon Dieu !
ai-je fait tout ce qui dépendait de moi pour
lui procurer le bonheur? Avec quelle amer-
tume je me reproche maintenant de n'avoir
pas été avec elle assez expansif, de ne pas lui
avoir assez dit combien je l'aimais, d'avoir
trop cédé à mon penchant vers la concen-
tration taciturne, de n'avoir pas mis à usure
chaque heure qui m'était laissée ! Oh ! si je
pouvais retrouver un seul de ces moments
que je n'ai point passés à la rendre heu-
reuse!... Mais je prends à témoin son âme
élue qu'elle fut toujours au fond de mon
cœur, qu'elle régna sur toute ma vie morale
m\ S0E1 i; BEN ai ET i I 'q
comme il ne fut jamais donné à personne de
régner, qu'elle fut toujours le principe de
mes tristesses et de mes joies. Si j'ai péché
envers elle, ce fut par suite d'une raideur de
manières à laquelle les personnes qui me
connaissent ne doivent pas s'arrêter, et par
un sentiment de respect déplacé qui me fai-
sait éviter avec elle tout ce qui eût ressemblé
à une profanation de sa sainteté. Elle-même
était retenue à mon égard par un sentiment
semblable. Ma longue éducation cléricale, pen-
dant quatre ans absolument solitaire, m'avait
donné à cet égard un pli de caractère que sa
réserve délicate l'empêchait de combattre
autant qu'elle l'aurait pu.
IV
Mon inexpérience de la vie, et surtout l'igno-
rance où j'étais des profondes différences qu'il
y a entre le cœur de l'homme et celui de la
femme, m'amenèrent à lui demander un
sacrifice qui eût été au-dessus des forces de
toute autre qu'elle. Le sentiment que j'avais
de mes devoirs envers une telle amie était
trop profond pour qu'il pût me venir à l'es-
prit de changer sans son aveu quelque chose
à notre état. Mais ce fut elle-même qui prit
7
5o MA SOKUll HENRIETTE.
les devants avec sa noblesse de cœur accou-
tumée. Dès les premiers temps de notre réu-
nion, elle m'engagea fortement à me marier.
Elle y revenait souvent; elle causa même, à
mon insu, avec un de nos amis d'une union
qu'elle avait projetée pour moi et qui ne se
réalisa point. L'initiative qu'elle prit en celte
circonstance m'entraîna dans une véritable
erreur. Je crus sincèrement qu'elle ne serait
pas blessée le jour où je viendrais lui dire que
j'avais trouvé une personne de mon choix,
digne de lui être associée. En la laissant me
parler de mariage, je n'avais jamais compris
qu'elle me quittât. J'avais toujours entendu
qu'elle resterait pour moi ce qu'elle avait été
jusqu'alors, la sœur accomplie et bien-aimée,
incapable de prendre ni de donner ombrage,
assez complètement sûre des sentiments
qu'elle m'inspirait pour ne point être blessée
de ceux qu'une autre obtiendrait. Je vois
M \ SOEUR H F. \ RI BTTE. n
maintenant l'erreur d'une telle conception.
La femme n'aime pas comme l'homme; toute
affection est chez elle exclusive et jalouse: elle
n'admel pas une diversité de nature entre In-
différents amours. Mais j'étais excusable;
j'étais trompé par mon extrême simplicité de
cœur et aussi un peu par elle. A vrai dire.
n'était-elle pas elle-même dupe de son cou-
rage? Je le crois. Quand le mariage auquel
elle avait songé pour moi fut écarté, elle en
eut un certain regret, bien que ce projet eût,
à quelques égards, cessé de lui sourire Mais,
ô mystère des cœurs de femmes! l'épreuve
au-devant de laquelle elle avait couru lui
devint cruelle quand elle lui fut offerte. Elle
axait bien voulu du calice d'absinthe que ses
mains avaient préparé: elle hésitait mainte-
nant devant celui que je lui offrais, quoique
j'eusse mis tout mon art h le rendre doui
pour flic. Terrible conséquence (]o> délica-
5a MA SOEUR HENRIETTE.
tesses exagérées ! Ce frère et cette sœur qui se
sont tant aimés furent un jour amenés, pour
ne s'être point parlé avec assez de franchise, à
se tendre des pièges sans le savoir, à se cher-
cher et à ne se trouver pas. Ce furent là
pour nous des jours très amers. Tout ce que
l'amour peut avoir d'orages, nous le traver-
sâmes. Quand elle me disait qu'en me propo-
sant un mariage elle n'avait voulu qu'éprouver
si je lui suffisais, quand elle m'annonçait que
le moment de mon union à une autre per-
sonne serait celui de son départ, la mort
entrait dans mon cœur. Est-ce à dire que le
sentiment qu'elle éprouvait fût simple, qu'elle
voulût réellement faire obstacle à l'union que
j'avais désirée? Non certes. C'était la tem-
pête d'une âme passionnée, la révolte d'un
cœur violent dans son amour. Dès qu'elle
et mademoiselle Cornélie Scheffer se virent,
elles conçurent l'une pour l'autre le sentiment
MA SŒUR HENRIETTE. ô3
qui de\ ait plus lard devenu* si doux pour
toutes les deux. Les façon- grandes el élevées
de M. Ary Scheffer la saisissaient et l'enle-
vaient. Elle reconnaissait qu'il n'y avait point
de place ici pour des petitesses bourgeoises,
pour de mesquines susceptibilités. Elle vou-
lait : mais au moment décisif la femme se re-
trouvait : elle n'avait plus la force de vouloir.
Lu jour enfin, je dus sortir de cette cruelle
angoisse. Forcé de choisir entre deux affec-
tions, je sacrifiai tout à la plus ancienne, à
celle qui ressemblait le plus à un devoir.
J'annonçai à mademoiselle Scheffer que je ue
la reverrais plus si le cœur de mon amie oe
cessait de saigner. C'était le soir; je revins dire
à ma sœur ce que j'avais fait. Une vive révo-
lution s'opéra en elle; avoir empêché une
union désirée par moi et par elle hautement
appréciée, lui inspira un cruel remords. Le
lendemain matin, de très hou ne heure, elle
5/i MA SŒUR HENRIETTE.
courait chez M. Sclieffer; elle passait de lon-
gues heures avec ma fiancée ; elles pleuraient
ensemble; elles se quittaient joyeuses et amies.
Après comme avant mon mariage, en effet,
tout fut commun entre nous. Ce furent ses
économies qui rendirent possible notre jeune
ménage. Sans elle, je n'aurais pu faire face
à mes nouveaux devoirs. Ma confiance en sa
bonté était telle que la naïveté d'une telle con-
duite ne m'apparut que beaucoup plus tard.
Ces alternatives furent longues; souvent
encore le cruel et charmant démon d'inquié-
tude amoureuse, de jalousie, de révoltes
subites, de soudains repentirs qui habite le
cœur des femmes, se réveilla pour la torturer.
Souvent l'idée de se séparer d'une vie où elle
prétendait, à ses heures d'amertume, être
devenue inutile, se présentait dans ses discours
attristés. Mais c'étaient là des restes de raau.-
vais rêves, qui se dissipaient peu à peu. Le
MA SŒUR II E H K l F. I 1 I . 00
tact délicat, le cœur exquis de celle que je
lui avais donnée pour sœur, remportèrent un
plein triomphe. Dans les moments de passa-
gers reproches, la charmante intervention de
Cornélie, sa gaieté pleine de naturel et de
grâce changeaient nos larmes en soupires;
nous Unissions par nous embrasser tous les
trois. La droiture de cœur et de sens que
développaient devant moi ces deux femmes,
an\ prises avec le problème le plus délicat de
l'amour, faisait mon admiration. Je finissais
par bénir les angoisses qui m'avaient valu ces
beaux retours. La naïve espérance, que j'avais
eue de voir une autre que moi compléter son
bonheur et introduire dans sa vie une gaieté
et un mouvement que je ne savais pas \
mettre, se trouvait par moments réalisée.
Plus heureux qu'avisé je voyais mes impru-
dences se tourner en sagesse, el je goûtais le
fruit de mes témérités.
°^ MA SOEUR HEMUETTE.
La naissance de mon petit Ary acheva
d'effacer la trace de toutes ses larmes. Son
affection pour cet enfant fut une vraie adora-
tion. L'instinct maternel qui débordait en elle
trouva ici son épanchement naturel. Sa dou-
ceur, sa patience inaltérable, son goût de ce
qui est simple et bon lui inspiraient pour
l'enfance des tendresses indicibles. C'était une
sorte de culte religieux, où sa nature mélan-
colique trouvait un charme infini. Quand
naquit mon second enfant, une fille que je
perdis au bout de quelques mois, elle me dit
plusieurs fois que cette petite venait pour la
remplacer près de moi. Elle aimait la pensée
de la mort et y prenait mille complaisances :
« Vous verrez, chers amis, nous disait-elle,
que la petite fleur que nous avons perdue
nous laissera un très suave parfum. »
L'image de cette douce petite morte fut pour
elle longtemps sacrée. Ainsi mêlée à nos
m v s oku u il E \ ri i kt ri:.
joies et à nos peines de toute la force de son
exquise sensibilité, elle était arrivée à faire
complètement sienne la nouvelle \ie à laquelle
je l'avais associée. Je compte entre mes
grandes satisfactions morale- d'avoir pu réa-
liser par les deux femmes que le SOrl a at-
tachées à ma vie ce chef-d'œuvre d'abnégation
et de pur dévouement. Elles s'aimèrent d'une
\ ive affection, et aujourd'hui j'ai la consolation
d'avoir à mes côtés un deuil presque égal au
mien. Chacune d'elles eut près de moi sa place
distincte, et cela pointant sans partage ni
exclusion. Chacune d'elles à sa manière fui
tout pour moi. Quelques jours avant sa mort,
à un moment où elle eut comme un pressen-
timent de >a lin prochaine, ma sœur me dit
des paroles qui témoignaient que tout était
cicatrisé et qu'il ne lui restait des amertumes
passées qu'un souvenir.
Quand l'empereur m'offrit, en mai 1860,
une mission scientifique dans l'ancienne Phé-
nicie, elle fut une des personnes qui me con-
seillèrent le plus d'accepter. Ses opinions
politiques étaient d'un libéralisme très ternie:
mais elle pensait que toutes les susceptibilités
de parti doivenl être mises de côté, quand il
s'agit de réaliser un dessein que 1 on croit bon
et où l'on n'a que des dangers à recueillir. Il
fut décidé tout d'abord qu'elle m'accompa-
6o MA SOKUU HENRIETTE.
gnerait. Habitué à ses soins et à l'excellente
collaboration qu'elle me donnait dans tous mes
travaux, j'avais en outre besoin d'elle pour
surveiller les dépenses et tenir la comptabilité.
Elle le fit avec un soin minutieux, et, grâce à
elle, je pus, durant une année entière, mener
afin une entreprise fort compliquée, sans être
un moment arrêté par des soucis matériels.
Son activité étonna tous ceux qui la virent.
Sans elle, incontestablement, je n'aurais pu
remplir en si peu de temps le programme,
trop étendu peut-être, que je m'étais tracé.
Elle ne me quitta pas un moment. Sur les
sommets les plus escarpés du Liban, comme
dans les déserts du Jourdain, elle me suivit
pas à pas, vit tout ce que je vis. Si j'étais
mort, elle eût pu raconter mon voyage
presque aussi bien que moi. Les épouvantables
routes de la montagne et les privations insé-
parables de ces sortes d'explorations, ne
MA S CEI B H K N B l Kl II 6|
l'arrêtèrent jamais. Mille fois le cœur me
faiblit en la voyant vaciller au-dessus des pré-
cipices ; elle était à cheval d'une solidité
extraordinaire. Elle faisait huit ou dix heures
de marche par jour. Sa santé, habituellement
assez frêle, résistait, soutenue par l'énergie
de sa volonté; mais le système nerveux tout
entier contractait une excitation qui se tra-
hissait par des névralgies violentes. Deux ou
trois fois, en plein désert, elle tomba dans des
états qui nous épouvantèrent. Son courage
nous faisait illusion. Elle avait embrassé mon
plan de recherches avec tant de passion que
rien ne put la séparer de moi avant qu'il
fût parfaitement accompli.
Ce vovagefut. du reste, pour elle, la source
de jouissances très \i\c<. Ce fut, à vrai dire,
sa seule année sans larmes el presque la seule
récompense de sa vie. La fraîcheur de ses
impressions était entière; elle s'abandonnait
62 MA SOEUR HENRIETTE.
aux sensations de ce monde nouveau avec la
joie naïve d'un enfant. Rien n'égale, en
automne et au printemps, le charme de la
Syrie. Un air embaumé pénètre tout et semble
communiquer à la vie quelque chose de sa
légèreté. Les plus belles fleurs, surtout
d'admirables cyclamens, sortent en touffes de
chaque fente de rocher; dans les plaines du
côté d'Amrit et de ïortose, le pied des che-
vaux déchire des tapis épais composés des plus
belles fleurs de nos parterres. Les eaux qui
coulent de la montagne forment avec l'âpre
soleil qui les dévore un contraste plein d'eni-
vrements.
Notre premier séjour fut le village d'Ams-
chit, à trois quarts d'heure de Gébeil (Byblos),
fondé, il y a vingt-cinq ou trente ans, par
le riche Maronite Mikhaël ïobia. Zakhia,
l'héritier de Mikhaël, nous rendit ce séjour
extrêmement agréable. Il nous donna une
m v SOEUR il i: \ R 1 1: r ri:. 63
jolie maison, d'où l'on dominail Byblos cl In
mer. La douceur de mœurs des babitants,
leurs attentions de tous les jours, l'affection
qu'ils conçurent pour nous et en particuliei
pour elle la touchèrent profondément. Elle
aimait à revenir à ce village, et nous en fîmes
en quelque sorte notre centre d'action dans
toute la région de Byblos. Le village de Sarba,
près Djouni, où réside la bonne et honnête
famille Khadra, bien connue de tous les Fran-
çais qui ont voyagé en Orient, devint aussi
pour elle un lieu favori. Cette délicieuse baie
du kesrouan, avec ses villages qui >e louchent,
ses couvents suspendus à chaque sommet, ses
montagnes qui plongent dans la mer, ses flol>
si purs, la ravissait; toutes les fois que non- \
débouchions, en venant de Gébeil, par les
rochers du Nord, c'était un hymne de joie
qui s'échappait de son cœur. En [général, elle
s'attacha beaucoup aux Maronites. Sa visite
0/| MA SOEUIl HENRIETTE.
au couvent de Bkerké, où résidait alors le
patriarche, au milieu d'éyêques d'une agreste
simplicité, lui laissa un très agréable souvenir.
Au contraire, elle prit en grande aversion les
petits commérages européens de Beyrouth, et
la sécheresse des villes où domine le type
musulman, telles que Saïda. Les grands spec-
tacles dont elle fut témoin à Tyr l'enchan-
tèrent; du haut pavillon qu'elle occupait, elle
était à la lettre balancée par la tempête. La
vie nomade, à la longue si attrayante, lui était
devenue chère. Ma femme inventait chaque
soir des prétextes pour la décider à ne pas
rester seule clans sa tente; elle cédait en résis-
tant un peu; elle se plaisait en cette étroite
et commune atmosphère, près de ceux qui
l'aimaient, au milieu de la sauvage immensité.
Mais ce fut surtout son voyage en Palestine
qui la passionna. Jérusalem, avec ses sou-
venirs incomparables, Naplouse et sa belle
MA SŒUR II l'\ R 1 1: i n:. 65
vallée, I»1 Garmel, si Qeuri au printemps, la
Galilée surtout, paradis terrestre dévasté,
mais où le souille divin est sensible encore,
la tinrent durant six semaines sous un vrai
chai me. De Tyr et d'Oum-el-Awamid, nous
avions déjà dirigé plusieurs petites campagnes
de six à huit jours vers ces vieilles terres
d'Aseret de Nephtali, qui ont vu s'accomplir
de si grandes choses. Quand je lui montrai
pour la première fois, de kasvoun, au-dessus
du lac Huleli, toute la région du liant Jour-
dain, et dans le lointain le bassin du lac de
Génésareth, berceau du christianisme, elle me
remercia, et me dit que je lui avais donne le
prix de toute sa vie en lui montrant ces lieux.
Supérieure au sentiment étroit qui t'ait atta-
cher les souvenirs historiques à i\r> objets
matériels, presque toujours apocryphes, ou à
des localités précises, qui n Oui sou\ent aucun
titre solide à la vénération, elle cherchail
9
66 MA SOEUR HENRIETTE.
l'âme, l'idée, l'impression générale. Nos
longues tournées dans ce beau pays, toujours
en face de l'Hermon, dont les ravins seuls se
distinguaient sur l'azur du ciel en lignes de
neige, sont restées dans notre mémoire comme
dos rêves d'un autre univers.
Au mois de juillet, ma femme, qui depuis
le mois de janvier était avec nous, dut nous
quitter pour d'autres devoirs. Les fouilles
étaient finies, l'armée avait évacué la Syrie.
Nous restâmes seuls ensemble pour veiller à
l'enlèvement des objets, achever l'exploration
du haut Liban et préparer pour l'automne sui-
vant une dernière campagne à Chypre. Je dé-
plore maintenant de mes larmes les plus
amères le parti que je pris de prolonger ainsi
notre séjour durant les mois qui sont, en
Syrie, les plus dangereux pour l'Européen.
Notre dernier voyage dans le Liban la fatigua
beaucoup. Nous demeurâmes trois jours à
M A S Œ L II HENRI E T TE.
Maschnaka, au-dessus du fleuve Adonis, lo-
gés dans une hutte de boue. Le passage conti-
nuel des vallées froides aux rochers torrides,
la mauvaise nourriture, l'obligation de cou-
cher la nuit dans des maisons très basses où,
pour ne pas étouffer, il fallait tenir tout ouvert,
lui donnèrent le germe de douleur- nerveuses,
qui se développèrent bientôt. Au sortir des
vallées profondes de Tannourin, après avoir
couché au couvent de Mar-Iakoub, but une
des dents les plus abruptes de ces parages,
nous entrâmes dans la région brûlante de
Toula. Ce brusque contraste nous accabla.
Vers onze heures, au village de Helta, elle
fut prise de vives souffrances. Je la lis reposer
dans la pauvre case du curé: plus loin, pen-
dant que j'allais recueillir les inscriptions.
elle essaya de dormir dans un oratoire. Mais
les femmes du pays ne lui laissèrent pas de
repos: elles venaient la voir, la toucher. Enfin
08 M A S OE U I\ II E Ml I E T T E .
nous atteignîmes Toula. Là, elle passa deux
jours clans d'atroces douleurs. Nous étions
dénués de tout secours ; la grossière simplicité
des habitants ajoutait à son supplice. N'ayant
jamais vu d'Européen, ils envahissaient la
maison, et, pendant que je sortais pour mes
recherches, ils la tourmentaient d'une façon
insupportable. Dès qu'elle put se tenir à che-
val, nous gagnâmes Amschit, où elle éprouva
quelque soulagement. Mais son œil gauche
était atteint; la vision de cet œil était affaiblie
et par moments elle souffrait d'une véritable
diplopie.
L'énorme chaleur qu'il faisait sur toute la
côte, et l'état de fatigue où nous étions,
me décidèrent à aller fixer notre résidence à
Ghazir, point situé à une grande hauteur
au-dessus de la mer, au fond de la baie de
Kesrouan. Nous prîmes congé de nos bonnes
gens d'Amschit et de Gébeil. Le soleil bais-
M V SŒl U H EN RIETTE. Dg
sait quand nous arrivâmes à l'embouchure du
fleuve Adonis: nous nous a reposâmes. Quoi-
que ses douleurs fussent loin d'avoir disparu,
le calme voluptueux de ce bel endroit s'em
para d'elle; elle eut un moment de douce
gaieté. Nous montâmes au clair de lune la
montagne de Ghazir; elle était très contente,
et nous croyions, en quittant le rivage brûlant ,
laisser derrière nous les causes de souffrances
que nous y avions trouvées.
Ghazir est sans contredit l'un des endroits
les plus beaux du inonde: les vallées voisines
sont d'une verdure délicieux', et la pente
d'Aramoun, un peu plus liant, est le plus char-
mant paysage quej'aie vu dans le Liban : mais
la population, gâtée parle contact des familles
prétendues aristocratiques du pays, n'a pas
les bonnes qualités ordinaires du peuple ma
ronite. Nous \ trouvâmes une petite maison,
avec une jolie treille. Là nous primes quelques
70 MA SŒUR HENRIETTE.
jours d'un bien doux repos. Nous avions de
la neige des crevasses de la haute montagne.
Nos pauvres compagnons de voyage, sa bonne
jument arabe, ma mule Sada, paissaient sous
nos yeux. Pendant les premiers quinze jours,
elle souffrit encore beaucoup; puis les dou-
leurs s'apaisèrent, et Dieu lui montra enfin,
avant de quitter cette terre, quelques jours de
bonheur pur.
Ces jours m'ont laissé un inexprimable sou-
venir. Les lenteurs inséparables des difficiles
opérations que nous achevions en ce moment
me laissaient beaucoup de loisir. Je résolus
d'écrire toutes les idées qui, depuis mon sé-
jour dans le pays de Tyr et mon voyage de
Palestine, germaient dans mon esprit sur la
vie de Jésus. En lisant l'Evangile en Galilée,
la personnalité de ce grand fondateur m'était
fortement apparue. Au sein du plus profond
repos qu'il soit possible de concevoir, j'écrivis,
m v SOE u R 11 EN n il. i i i 71
avec 1 'Evangile el Josèphe, une I ie de Jésus,
que je poussai à Ghazir jusqu'au dernier
voyage de Jésus à Jérusalem. Heures déli-
cieuses el trop vile évanouies, oli ! puisse l'éter-
nité vous ressembler! Du matin au soir,
j'étais comme ivre de la pensée qui se dérou-
lai! devant moi. Je m'endormais avec elle el
le premier rayon du soleil paraissant derrière
la montagne me la rendait plus claire et plus
\i\e que la veille. Henriette fut confidente
jour par jour des progrès de mon ouvrage; au
fureta mesure que j'avais écrit une page,
elle la copiait : u Ce livre-ci, me disait-elle, je
l'aimerai: d'abord, parce que nous l'aurons
Fait ensemble, et puis, parce qu'il me plaît. »
Jamais sa pensée n'avait été >i haute. Le soir,
nous nous promenions sur notre terrasse, >
la clarté des étoile-: là elle me faisait ses ré-
flexions, pleines de tact et de profondeur,
dont plusieurs ont été pour moi de vraies
72 M A SOEUR HENRIETTE.
révélations. Sa joie était complète, et ce furent
là sans doute les plus doux moments de sa
vie. Notre communion intellectuelle et morale
n'avait jamais été à un tel degré d'intimité.
Elle me dit plusieurs fois que ces jours étaient
son paradis. Un sentiment de douce tristesse
s'y mêlait. Ses douleurs n'étaient qu'assoupies,
elles se réveillaient par moments, comme un
avertissement fatal. Elle se plaignait alors que
le sort fût pour elle si avare et lui reprit les
seules heures de joie parfaite qu'il lui eût
concédées.
Dans les premiers jours de septembre, le
séjour de Gliazir me devint fort incommode,
par suite des nécessités de la mission, qui
exigeaient ma présence à Beyrouth. Nous
dîmes adieu, non sans larmes, à notre maison
de Gliazir, et nous parcourûmes une dernière
fois cette belle route du fleuve du Chien, qui
depuis un an nous avait été si familière.
\l v SOEUR 11 K\ EUETTE. 7.*
Quoique la chaleur fût trè> forte, Qoua pas-
sâmes encore à Beyrouth quelques bons mo-
ments. Les journées étaient accablantes, mu-
les nuits étaient délicieuses, et, chaque ->ii
la vue du Sannin, revêtu par le soleil cou-
chant d'une atmosphère olympienne, était une
fête pour les yeux. Les opérations de trans-
port étaient presque achevées; il ne me restai!
plus à faire que le voyage de Chypre. Nous
commencions à parler de retour: non- rêvions
déjà de doux et pâles soleils, la fraîche et moite
impression des automnes du Nord, ces vertes
prairies des bords de l'Oise qu'à pareille
époque, deux ans auparavant, nous avions tra-
versées. Elle revenait avec complaisance sur la
joie d'embrasser le petit \r\ et notre vieille
mère. Elle avait des espèces de retours mélan-
coliques, où tous ses souvenirs •!<■ famille se
croisaient: à ces moments, elle me parlait de
notre père, de son àme bonne et profonde,
7^ MA SŒUR HENRIETTE.
tendre et douce. Je ne l'ai jamais vue plus
attrayante, plus élevée.
Le dimanche, i5 septembre, l'amiral Le
Barbier de Tinan me lit prévenir que le Caton
pouvait consacrer huit jours à de nouveaux
efforts pour l'extraction de deux grands sar-
cophages de Gébeil, dont l'enlèvement a^^ait
d'abord été jugé impossible. Ma présence à
Gébeil, durant ces huit jours, n'était pas né-
cessaire ; il eût suffi que je me fusse embarqué
sur le Caton pour fournir quelques indications,
sauf à revenir ensuite par terre à Beyrouth.
Mais je savais que ces sortes de séparations lui
déplaisaient. Comme elle aimait d'ailleurs
beaucoup le séjour d'Amschit, je conçus un
autre plan : partir tous deux par le Caion, al-
ler passer les huit jours à Amschit et revenir
par le Caton. Nous partîmes en effet le lundi.
Depuis la veille, elle était légèrement indis-
posée; mais la traversée lui fit du bien. Elle
M V 3 CEI K il r. N RI BTTE.
jouit beaucoup de la vue du Liban dans
toute la splendeur de L'été, et pendanl que
j'allais, avec le commandant, régler ce qui
concernait l'enlèvement des sarcophages, elle
se reposa fort doucement à bord. Le soir,
quand Le soleil fui tombé, nous montâmes i
\in>'bit. Nos bons amis, qui croyaient ne
plus nous revoir, nous reçurent à bras ouverts.
Elle ('-tait très contente. Après le diner, nous
passâmes une partie de la nuit sur la terrasse
de la maison de Zakbia. Le ciel était admi-
rable: je lui rappelai ce passage du Livre de
.lob où le vieux patriarche se vante, comme
d'un rare mérite, de n'avoir jamais porté la
main à sa bouche en signe d'adoration, quand
il voyait l'armée des étoiles dois sa splendeur
et la lune s'a\ancer avec majesté. Tout l'es-
prit des cultes antiques de la Syrie semblait
ressusciter devant nous. Bvblos était à nos
pieds ; vers le sud. dans la région sacrée du
7O MA SOEUR HENRIETTE.
Liban, se dessinaient les dentelures bizarres
des rochers et des forêts du Djébcl-Mousa, où
la légende plaçait la mort d'Adonis; la mer,
se courbant au nord vers Botrys, semblait nous
entourer de deux côtés. Ce jour fut le dernier
jour pleinement heureux de ma vie ; désor-
mais, toute joie me reportera sur le passé et
me rappellera celle qui n'est plus là pour la
partager.
Le mardi, elle fut moins bien. Cependant
je n'étais pas encore inquiet; cette indisposition
ne semblait rien auprès de celles que je lui
avais vu endurer. Je m'étais remis avec passion
à ma Vie de Jésus; nous travaillâmes toute la
journée, et le soir elle fut encore gaie sur la
terrasse. Le mercredi, le mal augmenta. Je pris
alors le parti de prier le chirurgien du Caton
de venir la voir. Il ne me laissa concevoir au-
cune inquiétude. Le jeudi, elle fut dans le
même état. Mais ce qui nous rendit ce jour
îLmW
M A S CE L B II I- N R I ETT E. 77
funeste, c'est que je fus frappé à mon tour.
J'étais parvenu à la lin de ma mission sans ma-
ladie grave. Par une fatalité dont le souvenir
me poursuivra toute ma vie comme un cau-
chemar, le seul moment où j'allais me man-
quer à moi-même était celui où j'aurais eu à
veiller sur son agonie.
J'eus besoin, le jeudi matin, de descendre
à la rade de Gébeil pour conférer avec le com-
mandant. En remontant à Vmschit, je sentis
que le soleil, répercuté par les rochers brûlants
qui forment la colline, me saisissait. L'après-
midi, j'eus un violent accès de fièvre, accom-
pagné de fortes douleurs névralgiques, (/était
au fond le même mal que celui qui tuait ma
pauvre sœur. Le médecin du Caton, tout lia-
bile qu'il était, ne sut pas le reconnaître. Ces
fièvres pernicieuses se présentent en Syrie avec
des caractères que les médecins (pu ont résidé
dans le pays peuvent seuls discerner Le sul-
7^ MA SOEUR HENRIETTE.
l'aie de quinine donné à très haute dose nous
eût peut-être à cette heure sauvés tous les
deux. Le soir, je sentis ma tête s'échapper.
J'en fis part au médecin, qui, complètement
aveuglé sur la nature de notre mal, n'y atta-
cha pas d'importance et nous quitta. J'eus alors
en une vision terrible l'appréhension de ce qui
trois jours après allait devenir une affreuse
réalité. J'entrevis avec frisson les dangers que
nous courions si nous tombions, seuls, sans
connaissance, entre les mains de bonnes gens,
dénués de toutes lumières, dominés par les
idées les plus folles en fait de médecine. Je dis
adieu à la vie avec un sentiment plein d'an-
goisses. La perte de mes papiers, et en parti-
culier de ma Vie de Jésus, m'apparut comme
certaine. Notre nuit fut affreuse; il semble ce-
pendant que celle de ma pauvre sœur fut
moins mauvaise que la mienne, car je me rap-
pelle que le lendemain matin elle eut encore
MA SOEUR HENRIETTE. 7.,
la force de me dire : « Toute ta nuit n'a été
qu'un "émissement. »
Les journées du vendredi, du samedi et du
dimanche flottent pour moi comme les bran-
ches éparses d'un rêve pénible. L'accès qui fail-
lit m'enlever le lundi suivant eut une sorte
d'effet rétroactif et effaça presque totalement la
mémoire dv> trois jours qui précédèrent. I n
sort funeste voulut que le médecin nous \i( à
des moments de rémission et ne pût pas pré-
voir la crise qui se préparait. Je travaillais en-
core, mais j'avais conscience que je travaillais
mal. J'en étais dans le récit de la Passion à
l'épisode de la Cène. En relisant plus tard ces
lignes, j'y trouvai un trouble étrange. Ma
pensée roulait dans une sorte de cercle sans
ÎSSUe, et battait comme le liras d'une ma-
chine détraquée. Diverses autres particula-
rités me -ont restées <mi mémoire. J'écrivis
aux sœurs de la charité de Beyrouth poui
8o MA SOEUR HENRIETTE.
leur demander du vin de quinquina, qu'elles
seules savaient faire en Syrie ; mais je sentais
moi-même l'incohérence de ma letlre. Il ne
semble pas que nous eussions ni l'un ni l'au-
tre un sentiment bien précis de la gravité de
notre mal. Je décidai que nous partirions pour
la France le jeudi suivant : a Oui, oui, par-
tons, dit-elle avec une pleine confiance. — Oh !
malheureuse, dit-elle à un autre moment, je
vois que je suis destinée à souffrir beaucoup. »
Un de ces deux jours, vers le moment du
soleil couchant, elle put encore aller d'une
chambre à l'autre. Elle s'étendit sur le canapé
du salon où je couchais et travaillais d'ordi-
naire. Les volets étaient ouverts, nos yeux tour-
nés vers le Djébel-Mousa. Elle eut à ce moment
un pressentiment de sa fin, mais non pas d'une
fin si prochaine. Ses yeux se mouillèrent de
larmes; sa figure, exténuée de souffrances,
reprit un peu de couleur, et elle jeta avec moi
MA SOEUR HE MUETTE. 8r
sur sa vie passée un regard trislc et doux.
a Je ferai mon testament, dit-elle, tu seras
mon légataire; je laisse peu de chose, quel-
que chose cependant; de mes épargnes je
veux que tu fasses un caveau de famille; il
faut nous rapprocher, que nous soyons près
les uns des autres. La petite Ernestine doi
revenir avec nous. » Puis elle fit un calcul
dans son esprit, marqua du doigl la disposi-
tion intérieure et sembla vouloir douze places.
Elle me parla en pleurant du petit Ary, de
notre vieille mère. Elle m'indiqua ce que je
devais donner à sa nièce; elle chercha quel-
que chose qui put plaire à Cornélie, e1 elle
pensa à un petit livre italien (les Fioretti de
suint François), que M. Berthelot lui ;i\;iit
donné : « Je t'ai beaucoup aimé, me dit-elle
ensuite; quelquefois mon affection ta fait
souffrir; j'ai été injuste, exclusive; mais c'est
([ne je t'ai aimé coin me1 on n'aime pins, comme
8a MA SOEUH HENRIETTE.
on ne doit peut-être pas aimer. » Je fondais
en larmes ; je lui parlai du retour ; je la rame-
nais au petit Ary, sachant que cela l'émouvait
doucement. Elle abondait dans ce sens, et s'at-
tachait aux circonstances qui la touchaient le
plus. Elle rappela encore le souvenir si cher
de notre père. Cet éclair fut le dernier pour
nous deux. Nous étions dans l'intervalle de
deux accès de fièvre pernicieuse ; l'accès final
n'était plus qu'à quelques heures. En dehors
des moments où venait le médecin, nous étions
seuls, entre les mains de nos domestiques
arabes et des gens du village, toutes les autres
personnes de la mission étant parties ou occu-
pées ailleurs.
Je n'ai que peu de souvenirs distincts de la
journée fatale du dimanche, ou pour mieux
dire il a fallu que d'autres aient fait revivre
ces traces pour moi d'abord totalement obli-
térées. Je continuai d'agir durant tout ce jour,
Il a s i*;i u il i: n u 1 1: i i e. 83
mais comme un automate gardanl l'impulsion
qu'il a reçue. Je me rappelle encore distincte-
ment le sentiment que j'éprouvai en voyant
les paysans aller à messe : d'ordinaire, à ce mo-
ment, quand on savait que nous y allions, on
se réunissait pour nous faire fête. Le médecin
vint le matin. Il fut décidé que le lendemain,
avant le jour, on enverrait des matelots avec
un cadre pour prendre ma sœur, et que le
Caton nous ramènerait immédiatement à
Beyrouth. Vers midi, je dus travailler encore,
dans la chambre de ma pauvre amie, car on
m'a dit que c'est là qu'on trouva mes livres et
mes notes éparses à terre sur la natte où j'avais
coutume de m'asseoir. Dans l'après-midi, ma
sœur se trouva beaucoup plus mal. J'écrivis au
médecin de venir en toute hâte, lui parlant
d'accidents d\\ côté du cœur. Je n'ai aucun
souvenir d'avoir écrit cette lettre et quand on
me la représenta plusieurs jours après, elle ne
8/j MA SŒUR HENRIETTE.
réveilla rien en moi. Je vivais cependant en-
core, car Antoun, notre domestique, m'a dit
que je fis transporter ma sœur dans le salon
qui me servait de chambre, que je l'aidai à la
porter et que je restai longtemps près d'elle.
Peut-être à ce moment nous dîmes-nous adieu,
et m'adressa-t-elle des paroles sacrées, que le
terrible coup d'épongé qui allait passer sur
mon cerveau aura effacées. Antoun m'assura
qu'elle n'eut à aucun moment conscience de la
mort; mais il était si peu intelligent et savait
si peu de français qu'il aura pu ne pas voir ce
que nous nous serons dit l'un à l'autre.
Le médecin arriva vers six heures, accom-
pagné du commandant. Tous les deux pensè-
rent qu'il ne fallait pas songer à transporter
ma sœur le lendemain à Beyrouth. Par une
coïncidence étrange, l'accès me prit pendant
qu'ils étaient avec nous ; je perdis connaissance
entre les bras du commandant. Ces deux per-
m v s(*;l h h en m BTTB.
sonnes, pleines de droiture et de jugement,
mais jusque-là trompées sur la gravite de
notre état, tinrent conseil. Le médecin, se re-
connaissant loyalement incapable de soignei
un mal dont la marche lui échappait, demanda
au commandant de revenir à Beyrouth pour
en repartir aussitôt avec de nouveau] secours.
Le commandant adopta cet a\is. Tenant trop
de compte seulement des formalités de la pra-
tique turque, à laquelle les autres marines,
même en l'absence de motifs graves, ne se sou-
mettent pas, il ne partit que le lundi à quatre
heures du matin. A six heures, il était à Bey-
routh, prévint l'amiral Paris, qui, avec sa
rare courtoisie, lui ordonna de repartir après
qu'il aurait pris le docteur Louvel, de VAlgé-
siras, médecin en chef de l'escadre, et le
docteur Suquel. médecin sanitaire français à
Beyrouth, reconnu de tout le monde pour
celui des médecins français qui a étudié le
86 MA SOEUR HENRIETTE.
plus profondément les maladies de la Syrie.
A dix heures et demie, tous ces messieurs
étaient à Amschit. Presque en même temps,
le docteur Gaillardot y arrivait de son côté
par terre. Depuis la veille au soir, nous étions
étendus tous les deux sans connaissance, vis-
à-vis l'un de l'autre, dans le grand salon de
Zakhia, soignés uniquement par Antoun. La
bonne famille Zakhia était rangée autour de
nous, pleurant et nous défendant contre le
curé, espèce de fou qui avait la prétention de
nous soigner. On m'a assuré que ma sœur ne
donna absolument aucun signe de connais-
sance pendant tout ce temps. Le docteur
Suquet, auquel on laissa naturellement la di-
rection des soins à nous donner, reconnut
bientôt, hélas! qu'il était trop tard pour elle.
Toute tentative pour provoquer une réaction
fut inutile. Le sulfate de quinine, qui, admi-
nistré à haute dose, est le remède suprême de
MA SŒUR HENRIETTE. "7
ces crises terribles, ne put être absorbé. I Hi ! se
peut-il que quelques heures plus tel ces soins
nouveaux l'eussent sauvée! I ne pensée cruelle
du moins me poursuivra toujours. Ces! que
si nous fussions restés à Beyrouth, la crise
n'eût pas sans doute été évitée, mais que,
Ion toutes les probabilités, le docteur Suquet,
appelé à temps, aurait >u en triompher.
Toute la journée du lundi, ma noble et
tendre amie alla s' éteignant. Elle expira le
mardi 'i\ septembre, à trois heures du matin.
Le curé maronite, appelé au dernier moment,
lui lit les onctions selon son rite. Il ne manqua
pas près de son cadavre de larmes sincères;
Mai-, ô Dieu! qui m'eût dit qu'un jour mon
Henriette expirerait à deux pas de moi sans
que je pusse recueillir son dernier soupir!
( hii, -ans le fatal évanouissement qui ne* prit
Le dimanche soir, je crois que mes baisers, le
son de ma voix, eussenl retenu son àme
8» MA SŒUR HENRIETTE.
quelques heures encore, assez, peut-être, pour
attendre le salut. Je ne puis me persuader
que la perte de la conscience fût chez elle si
profonde que je ne l'eusse vaincue ! Deux ou
trois fois, dans les rêves de la fièvre, je me
suis posé un doute atroce : j'ai cru l'entendre
m'appeler du caveau où son corps fut déposé !
La présence de médecins français au moment
de sa mort écarte sans doute cette horrible
supposition. Mais qu'elle ait été soignée par
d'autres que par moi, que des mains serviles
l'aient touchée, que je n'aie pas conduit ses
funérailles et attesté à la terre, par mes
larmes, qu'elle fut ma sœur bicn-aimée;
qu'elle n'ait pas vu mon visage, si un moment
son œil s'est éclairci encore pour le monde
qu'elle allait quitter, voilà ce qui pèsera éter-
nellement sur moi et empoisonnera toutes
mes joies. Si elle s'est vue mourir sans moi
près d'elle, si elle a su que j'étais à l'agonie à
M V SOEUR l! BNR1 1 I I i:. v;i
ses côtés sans qu'elle ail pu me soigner, <>h!
c'est L'enfer au cœur que cotte créature céleste
;i dû expirer. La conscience est chose si diffé-
rente el de ses apparences et du souvenir qui
eu reste, qu'à cet égard j'ai peine parfois à
être entièrement rassuré.
Moins ("puisé que ma sœur, je supportai la
dose énorme de sulfate «le quinine qui me lui
administrée. Je repris quelque sentiment le
mardi matin, une heure à peu près avanl
celle où ma bien-aimée expirait. Ce qui
prouve (pie dans la journée du dimanche el
même pendant mon délire j'eus bien pins de
conscience que ne l'allègent mes souvenirs,
c'est que ma première question lut pour de-
mander comment allait ma sœur. « Elle est
très mal », me répondit on. Je répétais sans
cesse la même question dan» le demi sommeil
où j'étais. « Elle est morte »>, nie répondit-on
enfin. Chercher à me tromper était inutile.
I 2
t)0 MA SOEUR HENRIETTE.
car on se disposait à m'enlever pour me por-
ter à Beyrouth. Je suppliai qu'on me la lais-
sât voir ; on me le refusa absolument ; on me
mit sur le cadre même qui avait dû servir à
la transporter. J'étais dans un état de complet
étourdissement ; l'affreux malheur qui venait
de me frapper ne se distinguait pas pour moi
des hallucinations de la fièvre. Une soif hor-
rible me dévorait. Un rêve brûlant me repor-
tait sans cesse avec elle à Aphaca, aux sources
du fleuve Adonis, sous les noyers gigantesques
qui sont au-dessous de la cascade. Elle était
assise près de moi, sur l'herbe fraîche; je por-
tais à ses lèvres mourantes une timbale pleine
d'eau glacée; nous nous plongions tous deux
dans ces sources dévie, en pleurant et avec un
sentiment de mélancolie pénétrante. Ce n'est
que deux jours après que je repris une pleine
conscience et que mon malheur se présenta à
moi comme une effroyable vérité.
M \ SOEUR HENRIETTE. .1
M. Gaillardot resta à Amschif après notre
départ pour veiller aux funérailles de ma
pauvre amie. La population du village, à la-
quelle elle avait inspiré beaucoup d'attache-
ment, suivil son cercueil. Les moyens d'em-
baumement manquaient tout à fait; il fallut
songer à un dépôt provisoire. Zakhîa offrit
pour cela le caveau de Mikliaèl Tobia, situé
à L'extrémité du village, près d'une jolie
chapelle et à l'ombre de beaux palmiers. Il
demanda seulement que, quand on l'enlève-
rait, une inscription indiquât qu'une Fran-
çaise avait reposé en ce lieu. G'esl là qu'elle
est encore. J'lié>itc à la tirer de ces belles
montagnes où elle a passé de si doux moments,
du milieu de ces bonne- gens qu'elle aimait,
pour la déposer dans nos tristes cimetières,
emi lui faisaient horreur. Sans doute je veux
qu'elle soit un jour près de moi; mais qui
peut dire en quel coin du monde il reposera?
92 M V S DE U H II E N li I i ; T T i ; .
Qu'elle m'attende donc sous les palmiers
d'Amschit, sur la terre des mystères antiques,
près de la sainte Byblos.
Nous ignorons les rapports des grandes
âmes avec l'infini; mais si, comme tout porte
à le croire, la conscience n'est qu'une com-
munion passagère avec l'univers, communion
qui nous fait entrer plus ou moins avant dans
le sein de Dieu, n'est-ce pas pour les âmes
comme celle-ci que l'immortalité est faite?
Si l'homme a le pouvoir de sculpter, d'après
un modèle divin qu'il ne choisit pas, une
grande personnalité morale, composée en
parties égales et de lui et de l'idéal, ce qui vit
avec une pleine réalité, assurément c'est cela.
Ce n'est pas la matière qui est, puisqu'elle
n'est pas une; ce n'est pas l'atome qui est,
puisqu'il est inconscient. C'est l'âme qui est,
quand elle a vraiment marqué sa trace dans
ma S0E1 i; il i: \ i; 1 1: i i i.. 93
L'histoire éternelle du vrai et du bien. Oui,
mieux que mon amie, accomplit cette haute
destinée? Enlevée au moment où elle attei-
gnait la pleine maturité de sa nature, elle
n'eût jamais été plus parfaite. Elle était par-
venue au sommet de la vie vertueuse; ses
vues sur l'univers ne seraient pas allées plus
loin: la mesure du dévouement et de la ten-
dresse pour elle était comble.
Ah! ce qu'elle eût dû être, sans contredit,
c'est plus heureuse. Je révais pour elle de
petites et douces récompenses: je concevais
mille chimères selon ses uoùts. Je la voyais
vieille, respectée comme nue mère, lière de
moi, reposant enfin dans une paix sans mé-
lange. Je voulais que ce bon et noble cœur,
qui saigna toujours de tendresse, connût en-
fin une sorte de retour calme, je suis tenté de
dire égoïste. Dieu n'a voulu pour elle que les
grands et âpres sentiers. Elle esi morte près-
9^ MA SŒUR HENRIETTE.
que sans récompense. L'heure où l'on recueille
ce que l'on a semé, où l'on s'assied pour se
souvenir des fatigues et des douleurs passées,
ne sonna pas pour elle.
La récompense, à vrai dire, elle n'y pensa
jamais. Cette vue intéressée, qui gâte souvent
les dévouements inspirés par les religions posi-
tives, en faisant croire qu'on ne pratique la
vertu que pour l'usure qu'on en tire, n'entra
jamais dans sa grande âme. Quand elle perdit
sa foi religieuse, sa foi au devoir ne diminua
pas, parce que cette foi était l'écho de sa no-
blesse intérieure. La vertu n'était pas chez
elle le fruit d'une théorie, mais le résultat
d'un pli absolu de nature. Elle fit le bien,
pour le bien et non pour son salut. Elle aima
le beau et le vrai sans rien de ce calcul qui
semble dire à Dieu : « N'étaient ton enfer ou
ton paradis, je ne t'aimerais pas. »
Mais Dieu ne laisse pas ses saints voir la
\! \ SŒUR BEN KM. I I I
corruption. 0 cœur où veilla sans cesse une si
douce flamme d'amour; cerveau, siège d'une
pensée si pure; yeux charmants où la bonté
rayonnait; longue et délicate main que j'ai
pressée tant de fois, je frissonne d'horreur
quand je songe que vous êtes en poussière.
Mais tout n'est ici-bas que symbole et qu'i-
mage. La partie vraiment éternelle de chacun,
c'est le rapport qu'il a eu avec l'infini. C'est
dans le souvenir de Dieu que l'homme est im-
mortel. C'est là que notre Henriette, à jamais
radieuse, à jamais impeccable. vit inille fois
plus réellement qu'au temps où elle luttait de
ses organes débiles pour créer sa personne
spirituelle, et que. jetée au sein «lu inonde qui
ne savait pas la comprendre, elle cherchait
obstinément le parfait. Que son souvenir nous
reste comme un précieui argument de ces vé-
rités éternelles que chaque \ic vertueuse con-
tribue à démontrer. Pour moi, je n'ai jamais
96
MA SOEUR HENRIETTE.
Jouté de la réalité de l'ordre moral; mais je
vois maintenant avec évidence que toute la
logique du système de l'univers serait renver-
sée, si de telles vies n'étaient que duperie et
illuvon.
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171
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University of Ottawa
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CT 1018 • R 5 R 4 1895
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